Avis / Critiques

Augustine

La dernière surprise du jeune cinéma français : Augustine, joue sur les chocs entre désir charnel et interdits sociaux.

Le sujet (la relation entre le médecin Charcot et une de ses patientes atteintes d’hystérie) aurait pu faire tomber le film dans le biopic classique ou dans l’exposé académique. Alice Winocour réussit au contraire à adopter un angle plus sensible.

Toute la force de l’œuvre vient de son traitement de la chair et du désir. Le trouble qui naît entre le corps désiré et le corps ausculté donne une certaine tension au récit. Chaque geste, chaque regard produit une sorte de malaise du fait de son ambiguïté  On ne sait jamais comment interpréter les frôlements, les impulsions des personnages. Ce mystère des corps et l’ambiance troublante dans laquelle baigne tout le film, viennent en partie de l’interprétation remarquable des acteurs. Jouant sur les ruptures de rythme entre retenue oppressante et soudaine délivrance, Soko construit un personnage fascinant.

Une véritable expérience de tous les sens

La caméra est au plus près des corps, dans une proximité qui rend leur souffle audible et leur trouble plus palpable. On a affaire à un film sensible et sensuel. C’est une véritable expérience de tous les sens : les couleurs chatoyantes comme le rouge incroyable de la robe d’Augustine s’opposent et s’harmonisent, jouant sur une lumière qui les magnifie. L’image a la matérialité et la présence de certains tableaux notamment dans ce travail d’éclairage. Les jeux de lumière sur les tissus, ou bien ces plans sur des plats, comme dans la scène d’ouverture, créent de véritables natures mortes. Tout est sublimé par une sorte de brume sur la réalité qui donne une douceur aux formes. Les contours des corps ne sont jamais bruts. Le filtre sur l’image leur donne au contraire un caractère évanescent et immatériel.

On voit littéralement le monde à travers le regard d’Augustine. Pourtant Alice Winocour réussit le pari d’un film stylisé, au parti pris clair, mais qui ne tombe jamais dans un formalisme trop appuyé. La réalité n’est jamais déformée, mais ce sont plutôt de petits détails par endroits qui lui donnent une coloration différente. L’esthétique flirte même par moment avec le fantastique, jouant sur les ombres et lumières, et surtout sur la musique qui mêle des chœurs de femmes et des accords de violons assez angoissants.

A cet univers plus féerique s’oppose un traitement médical, froid et cru du corps. L’image reste assez souvent glaciale, et extrêmement maîtrisée, sauf dans les scènes de vertige des sens. Tout le rythme du film se construit justement sur ces ruptures entre la maîtrise et l’irruption du désir : De brusques sursauts sortent le spectateur de sa torpeur, et ramènent une dynamique au sein des séquences.

Finalement ce qui est en jeu dans l’œuvre, et se dévoile au fur et à mesure, est la question de l’attitude face au malade, face à son corps : est-ce uniquement un spécimen pour la médecine, un cobaye pour des expériences ou bien doit-on traiter l’individu derrière ? Une série de scènes viennent interrompre la fiction à deux reprises : on y voit les femmes atteintes d’hystérie, face caméra témoigner et avoir enfin la parole. Cet espace d’écoute est essentiel au film et met en évidence l’autre versant, qui est le mépris que leurs portent les médecins. Certaines séquences posent frontalement le problème du freak show, de l’exposition de ces femmes comme des monstres.

C’est à ce constat glaçant qu’est d’abord confrontée Augustine : on ne traite que son corps, pris à part comme un objet, une mécanique. La scène d’auscultation où Charcot dessine sur son corps les zones atteintes, comme s’il découpait des morceaux de viande sur une carcasse, met en question le regard médical. Le corps déjà morcelé par le gros plan, est redécoupé, pièce par pièce, comme une vulgaire machine. Mais derrière cette enveloppe charnelle se cache justement une humanité et une sensibilité qui ne jaillit que plus violemment à force d’être nié.

Augustine, par ses crises, sa spontanéité et son exaltation renverse peu à peu la maîtrise de fer qui dirige le film

Mona J.

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Augustine – réalisé par Alice Winocour – Avec Vincent Lindon, Stéphanie Sokolinski

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