Avis / Critiques

Chacun son cinéma

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Il vous dira, avec la plus grande et la plus sincère des modesties, qu’il n’en est que le producteur. Pourtant, à l’occasion du 60ème anniversaire du festival de Cannes, Gilles Jacob, son actuel président, nous offrait un précieux bijou, une perle rare de cinéma. Il réunissait alors une belle brochette de cinéastes, tous connus des yeux cinéphiles, pour qu’ils s’expriment sur un thème rendant hommage au Festival : la salle de cinéma et la magie qui lui est associée. Des visions très personnelles du septième art, qui, bien que différentes, se ressemblent aussi parfois. Explications.

Trois minutes pour résumer un coup de cœur ou une passion peuvent paraître bien courtes. Alors, il fallait se cantonner à un thème précis pour évoquer succinctement mais en profondeur, la force qui vous envoûte lorsque vous pénétrez dans la salle de cinéma, que la lumière s’éteint, et que le film commence. Chacun parle alors de la force qu’exprime le cinéma. Pour certains, il s’agit d’un art dépassant les frontières, pour d’autres le cinéma rime avec amour. Mais ce que n’oublient pas ces cinéastes, c’est de faire de leur objet filmique une création artistique.

Le cinéma pour tous

Du film émane cette volonté de vouloir unir les peuples. D’abord, unir les populations par-delà les frontières. Et en assemblant les segments réalisés par différents cinéastes venus des quatre coins du globe, le film parvient justement à cet objectif. Chacun son cinéma, c’est avant tout rassembler les différentes cultures pour n’en former qu’une : la culture cinématographique.

Mais le désir d’union ne se limite pas seulement à dépasser les frontières. Elle englobe aussi le dépassement d’autres limites, comme celui du handicap. Et s’il y avait un handicap en particulier à traiter par le cinéma, c’était bien la cécité. Et ils ont été plusieurs à plancher sur le sujet, transcendant les émotions avec justesse. Il y a Alejandro González Iñárritu, avec Anna, histoire d’une jeune fille aveugle s’émouvant d’une histoire sentimentale que lui commente son compagnon. Il y a les frères Dardenne, qui dans la même trame, font croiser les routes d’une jeune aveugle et d’un jeune voleur, dans une vague d’émotions induite de la projection d’un film. Raoul Ruiz, lui aussi, aborde le sujet, tout comme Chen Kaige qui grâce aux beautés de la lumière échappant de son court, parvient à mêler les classiques de Chaplin et l’innocence de gamins traînant autour d’un vieux projecteur de films. L’un d’entre eux est aveugle, et de là naîtra son amour pour le cinéma. Il se dégage de la pellicule de Kaige à la fois de la tendresse et de la passion.

Chacun son cinéma, c’est avant tout rassembler les différentes cultures pour n’en former qu’une : la culture cinématographique.

Quant à Abbas Kiarostami et Jane Campion, eux ils filment les femmes comme personne. Kiarostami montre de ravissantes dames iraniennes, succombant à l’émotion d’un film adapté du Romeo et Juliette de Shakespeare. Il ouvre ainsi l’Iran à la culture occidentale (en quelques sortes, brise les frontières) et accorde aux femmes de son pays, l’importance et la valeur qui leur sont dûes.  Jane Campion, féministe dans l’âme, donne à son court une dimension féerique et artistique. Elle prends une fois de plus parti pour les femmes, souvent piétinées par le « sexe fort » dans l’industrie cinématographique. Elle se retrouve d’ailleurs la seule femme à avoir contribué à la réalisation de ce film.

Enfin, le cinéma devrait être un art accessible à tous, riches ou pauvres. C’est la thèse qu’ont choisi de développer Takeshi Kitano, Zhang Yimou et Andrei Konchalovski, par exemple. Ils décident alors de filmer des cinémas inconfortables, voire délabrés. Il s’agit peut-être là d’un des thèmes les plus prédominants dans les divers courts métrages du film.

De grands cinéastes ont collaboré au film conçu par Gilles Jacob, destiné à fêter le 60ème festival de Cannes.

De grands cinéastes ont collaboré au film conçu par Gilles Jacob, destiné à fêter le 60ème festival de Cannes.

Le cinéma, plus fort que tout

Mais, Chacun son cinéma c’est aussi démontrer que le septième art est plus fort que tout, et permet de surmonter, ou du moins d’oublier, nombre de problèmes.

Plus fort que les préjugés, plus fort que le racisme, le cinéma peut (une fois encore) unir. Bille August explique l’horreur du racisme, mais la puissance du cinéma, en confrontant une jeune femme musulmane à un groupe de trois néo-nazis. L’atmosphère qu’il créée est pesante, mais le cinéma soulage alors les maux et apaise.

Wim Wenders, lui, part au front, en Afrique. Il expose un lien étroit entre la guerre et le cinéma. Le cinéma doit-il montrer la guerre, ou au contraire doit-il permettre de s’évader ? La guerre, quant à elle, ne devrait-elle pas exister que dans les films ? Le cinéaste semble s’amuser de ces questions, tout en bannissant les conflits. Une jolie histoire de seulement quelques minutes, qui rappelle finalement ce qu’est la paix aux yeux des spectateurs, en choisissant une trame historique. Le cinéma ne va-t-il pas au-delà des guerres ?

Cinéma, ô mon amour !

Évoquer la paix permet de rebondir sur l’amour. Les cinéastes voient aussi en général, un lien entre l’amour et l’œuvre filmique. Certains parlent d’histoires sentimentales et d’autres de leur affection pour le cinéma.

Alors que Roman Polanski parle de la chair même au travers de son Cinéma érotique, d’autres s’essayent à filmer la sensualité, dans une forme idéale et très stylisée. Wong Kar Waï en est l’exemple type. Sur des couleurs chaudes et vives, il filme la passion entre un homme et une femme en se focalisant essentiellement sur des parties de leur corps : leurs mains et leurs jambes. Accompagné d’un air classique, les trois minutes de WKW suintent de sensualité. Un désir soudain provoqué par un film ? Un instant propice à la douceur ? Le mystère est là. Le cinéaste capture uniquement le moment présent, celui de l’intimité d’un couple. Pour filmer la passion, il y aussi Gus van Sant. Celle qu’il représente à l’image provient de l’alchimie entre l’icône d’un film, et son public. Van Sant filme ici le fantasme et l’adolescence, et par un jeu malin avec l’image et le son, crée un instant poétique, magique et fantasmagorique. L’acteur principal projette un film, voue son admiration à cette fille, là, derrière l’écran, jusqu’à finalement dépasser les limites du réel. Il va alors l’embrasser, elle qui semblait l’interpeller quelques secondes plus tôt. Le segment de Van Sant relève à la fois du délire, de la magie et de la passion incandescente qui anime l’homme face au cinéma.

Une autre forme d’amour présente dans la production de Gilles Jacob, et non pas la plus insignifiante, c’est celle pour le cinéma lui-même. Les artistes s’en donnent à cœur joie. Lelouch raconte ses débuts et l’origine de sa flamme pour le septième art dans un récit relevant de l’autobiographie. Theo Angelopoulos pour sa part, rend hommage à un homme qui est à lui seul synonyme de cinéma : Marcello Mastroiani. Quant à Nanni Moretti, il signe un court original en se remémorant les souvenirs passés dans les différents cinémas de son pays. A la fois drôle et touchant, Moretti sait rendre hommage au métier qu’il aime et parle tant des films fondateurs de sa passion que des films plus populaires. Qui aurait imaginé que le retour de Rocky Balboa sur les écrans en 2007 lui aurait fait tant d’effet ? Et pourtant…

En plus d’acclamer le septième art, quelques réalisateurs se sont attelés à rendre hommage au plus grand festival de cinéma au monde : le festival de Cannes. LE Festival ! Sous un ton humoristique, Walter Salles (Carnets de Voyage) parle de Cannes avec zèle et admiration. Il s’agit d’un festival si répandu, qu’A 8944 km de Cannes (titre de son segment), on en parle ! Et avec un peu plus de nostalgie, c’est Youssef Chahine qui se souvient de ses débuts au cinéma, et qui 47 Ans après, recevra un prix d’honneur à Cannes, pour l’ensemble de sa carrière. Cela valait bien le coup d’honorer ce Festival qui occupe  une place importante dans le cœur des personnalités du cinéma, mais aussi dans celui de nombreux cinéphiles.

En trois minutes, Nanni Moretti se replongeait dans ses souvenirs de cinéphile

En trois minutes, Nanni Moretti se replongeait dans ses souvenirs de cinéphile

Le cinéma, un acte artistique

Tout en s’exprimant, chaque cinéaste n’en perd pas l’objectif premier : concevoir une œuvre artistique. L’originalité est donc de mise. Jane Campion s’amuse avec les dimensions, Gus Van Sant joue avec le réel et l’irréel par une mise en abyme lumineuse, Olivier Assayas s’amuse avec les non-dits, Manoel de Oliveira crée un effet de surprise.

Mais, outre cette originalité, certains se plaisent à provoquer et critiquer. Ken Loach pose un père et son fils face à un programme ciné peu captivant. « Un tas de conneries » ira même scander le jeune garçon. Une façon de remettre en question les quantités de films « inintéressants » sortant à la chaîne chaque semaine. Un match de foot, c’est quand même mieux, et le public y est plus agréable. C’est la devise Ken Loach, cinéaste fidèle à la culture anglaise. Pour Lars von Trier, c’est un peu le même schéma de pensées. En pleine séance de cinéma, son voisin, assis à sa droite, se met à lui tailler une bavette, le sujet de conversation gravitant autour du travail et de l’agent. Lars von Trier s’agace. « On ne me parle pas d’argent. Moi c’est le cinéma que j’aime ! Le cinéma, le vrai ! ». Survient alors un extrait de violence gratuite, destiné à choquer le spectateur et le rendre mal à l’aise. Dans la catégorie des cinéastes de chocs, on retrouve également David Cronenberg et son court intitulé  At the Suicide of the Last Jew in the World in the Last Cinema in the World. En mettant en scène la mort du septième art, il rappelle avec un soupçon d’autodérision, les fondements et les origines judaïques du cinéma. Un court métrage sous tension, accompagné des commentaires de deux journalistes critiquant les moindres faits et gestes du dernier juif du monde dans le dernier cinéma du monde.

Chacun son cinéma est en fait plus qu’un simple film à sketches. Il s’agit d’une déclaration d’amour au septième art, qu’il fait bon avoir dans sa vidéothèque, et qui rappelle que le cinéma possède réellement un pouvoir influent.

Et maintenant, monsieur Jacob, écoutez-moi. Je ne suis pas de nature à faire des éloges à tous vents, et écrit donc ce qui suit avec la plus grande modestie et sincérité. Vous n’êtes peut-être « que » le producteur de ce film, comme vous dites, mais après tout, c’est un peu grâce à vous si le cinéma continue d’exister, et d’être ce qu’il est : un formidable moyen d’expression, un véritable art. Aussi, je ne peux finir cet article que par un mot : merci.

Terence B.

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