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[NOTRE AVIS] Timbuktu, le film coup de poing d’Abderrahmane Sissako

Injustement oublié du palmarès cannois, Timbuktu était pourtant l’une des œuvres majeures du 67ème Festival de Cannes. Un film coup de poing, fortement ancré dans l’actualité. Notre avis.

Timbuktu Cannes 2014

On revoit encore le cinéaste Abderrahmane Sissako se laisser aller aux larmes à Cannes, lors de la conférence de presse de Timbuktu, qui était présenté dans le cadre de la sélection officielle. Une émotion sincère, applaudie par l’ensemble de la presse. Sissako expliquait : « je pleure peut-être à la place des autres ». Ces autres dont parle ici le cinéaste, ce sont ceux qu’il filme dans Timbuktu. Ce sont ceux qui, courageusement, souffrent de leur situation, opprimés par les djihadistes et l’obscurantisme religieux.

L’histoire de Timbuktu commence avec un fait divers, en juillet 2012, lorsqu’un couple non marié est lapidé dans un petit village au nord du Mali. « On n’en a pas parlé », explique le cinéaste, avant de continuer : « Quand un nouveau téléphone portable sort, c’est toute la presse qui filme ça. On devient indifférent à l’horreur ». C’est donc avec un format documentaire qu’initialement, Abderrahmane Sissako souhaitait témoigner, et « informer le maximum de personnes de ce qui se passe là-bas [au Mali] ». Finalement, le réalisateur délaisse ce format pour en venir à la fiction. Il engage ses acteurs, des personnes « locales » qui n’ont jamais été comédien auparavant, et en qui il accorde pourtant toute sa confiance. Malgré leur absence d’expérience, Sissako les dirige avec maestria et parvient ainsi à donner à ses personnages l’envergure et la complexité qu’ils devaient revêtir. Jamais manichéen, il sculpte habilement leur structure psychologique et leur laisse à tous une part d’humanité. En parlant d’un des personnages de son film, le djihadiste incarné par Abel Jafri, Abderrahmane Sissako explique qu’ « il y a en lui [également] une part d’humanité ». C’est avec cette volonté de nuancer son récit et ses protagonistes qu’il se permet d’inclure quelques notes d’humour au climat de tension régnant. Car Timbuktu est surtout un film social, témoin de l’obscurantisme religieux sévissant en Afrique. La police islamique étend la terreur au sein de la ville, impose des règles rigides et totalitaires, entrave les libertés individuelles. On impose aux femmes de porter gants et chaussettes, les enfants ne peuvent pas jouer au football, la musique est strictement condamnée. Tout accès à la culture semble barré par un extrémisme religieux frôlant souvent l’absurde

Timbuktu Abderrahmane Sissako Le Pacte

Certaines scènes frappent en plein cœur

La structure narrative utilisée par Abderrhamane Sissako est sobre, mais l’émotion qu’il véhicule au travers de sa mise en scène intelligente est intense. Le cinéaste se sert de l’outil cinématographique avec justesse et droiture, si bien que certaines scènes, remarquablement filmées et illustrées par la musique d’Amine Bouhafa, frappent en plein cœur. Sissako dresse un tableau effrayant d’un Mali tombé aux mains des djihadistes, et rend hommage à ceux qui, avec courage, continue de subir et de se battre intérieurement contre cette forme de radicalité. Emu, le cinéaste dira en conférence de presse, à Cannes : « (…) tout revient à moi, à l’équipe, et on devient ceux qui ont eu le courage de faire ce film. Mais le vrai courage, c’est ceux qui vivent et ont vécu au quotidien ces moments-là. Et ils ont fait un combat silencieux (…) chantant dans leur tête une musique qu’on leur a interdit de chanter, ou jou[ant] au football sans ballon parce qu’on leur a interdit. C’est ça le combat, et comme toujours  à la fin de toute chose c’est un groupe de gens qui récupère tout. Le monde est fait comme ça, et on peut le changer petit à petit ». Ecrit et réalisé avec une grande sincérité afin de coller au plus près de la réalité, Timbuktu est un témoignage poignant et puissant sur le courage, la résistance et les fruits de l’injustice humaine. Certes ancré dans l’actualité, il possède néanmoins une portée universelle et pourrait être transposé à toutes les formes d’extrémismes ou de fanatismes. Il s’agit d’un cinéma politique acéré, sans langue de bois, et qui s’impose assurément comme l’un des meilleurs films sortis au cinéma cette année.

Timbuktu Affiche Poster Cannes 2014 Abderrahmane Sissako

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3 réflexions sur “[NOTRE AVIS] Timbuktu, le film coup de poing d’Abderrahmane Sissako

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