Cinéma/Flash-Back

[FLASH-BACK] Au seuil de la vie : portraits de femmes et de vie, par Ingmar Bergman

1958. Ingmar Bergman approche bientôt de la quarantaine et est déjà l’auteur de presque une vingtaine de films. Au seuil de la vie (Nära livet, titre original) nrosse un portrait de femmes et, par extension, dissèque la nature humaine. Un grand film, un magnifique cours de cinéma, et une grande leçon de vie, qui décrochait au 11ème Festival de Cannes le prix de la mise en scène, et un prix d’interprétation collectif pour les trois actrices.

Ingrid Thulin dans Au seuil de la vie (Ingmar Bergman)

Portraits de femmes

Les femmes, il semble les connaître sur le bout des ongles. Du moins, le sexe féminin fascine Ingmar Bergman, qui ne cesse de le mettre en lumière dans ses films. Au seuil de la vie s’attache donc à trois jeunes femmes, cloîtrées ensemble dans une chambre de maternité. Elles sont toutes enceintes, sauf Cecilia (incarnée par la beauté d’Ingrid Thulin), qui, dans la scène d’ouverture, par ailleurs très crue, vient tout juste de perdre son enfant. Cette chambre dans laquelle Bergman les isole sera en fait la scène de leurs joies, leurs peines et leurs doutes, et l’œuvre va devenir le théâtre de leur remise en question. Le cinéaste va brosser le portrait de chacune de ces femmes, puis sonder leurs pensées, leur psychologie. La femme apparaît, au travers de chaque personnage, dans diverses situations : confrontée à la tristesse et aux doutes soulevés par une fausse couche (Ingrid Thulin), animée par l’excitation et l’épanouissement d’une grossesse (Eva Dahlbeck), ou désemparée par le désarroi d’une grossesse non désirée (Bibi Andersson). Ces divers cas de figure renvoient chacun à un statut propre à la femme : certaines sont épouses, l’une est fille (encore assujettie à l’autorité parentale), et dans tous les cas, elles sont, ou s’apprêtent à devenir, mères. C’est alors qu’Ingmar Bergman bouscule ce qu’elles sont. Il les assaille de questions, d’interrogations, et de doutes, et les mène à prendre des décisions, parfois radicales, quant à leur vie et leur avenir. Mais le choix n’a pas toujours le monopole sur la construction de l’avenir. La nature, les évènements imprévus et bien souvent tragiques, façonnent aussi ce que vont devenir chacune d’entre elles. Elles vont devoir agir en conséquence, s’adapter et jongler avec ce que le destin et la vie leur réserve, afin de tenter d’avancer. Le cinéaste filme justement cette jonglerie, typique à la vie elle-même, entre désirs et réalité, entre nos choix et ce que réservent nos lendemains.

Au seuil de la vie, d'Ingmar Bergman

Pour mener à bien et avec sincérité cette introspection de l’âme féminine, et par extension celle de l’âme humaine, Bergman utilise la photographie afin de servir pleinement sa démonstration, et filme au plus près des corps, et surtout au plus près des visages. Par l’emploi de gros plans centrés sur les expressions de ses actrices, il parvient à traduire sur la pellicule les émotions qu’il souhaite insuffler au spectateur, mais aussi, et ce d’autant plus par la brillante direction des trois comédiennes, à divulguer le fort intérieur de ses personnages. Le montage linéaire présente tour à tour, sans artifices mais avec une dimension réaliste, les trois femmes et fonce crescendo dans leurs tourments. La narration gagne en intensité au fur et à mesure que le récit avance, jusqu’à trouver un point émotionnel culminant. En optant pour le huis-clos dans cette chambre de maternité, Bergman parvient à concentrer et à contraster toutes les contenances psychologiques de ces trois personnages, et à en extraire de profondes et d’intimes réflexions.

Bibi Andersson et Eva Dahlbeck

L’inestimable prix de la vie

Bien sûr, comme son titre l’indique et comme le lieu où prend place le questionnement de ces femmes le laisse deviner, l’œuvre aborde un thème plus vaste : la vie. Outre le fait de brosser un saisissant portrait de femmes, Bergman tient un discours déjà plus philosophique quant à la maternité, source de toute vie humaine, et donc également à l’origine de beaucoup de douleurs. La bande-son du film, et particulièrement dès l’ouverture, regorge de cris d’enfants ou de cris de femmes, déchirant souvent de lourds silences. La naissance et la grossesse sont  la source de douleurs chez la mère.

D’une part, certes, ces souffrances sont physiques, comme celles ressenties vivement lors de l’accouchement difficile d’une des trois femmes, ou de la fausse couche d’Ingrid Thulin. Bergman filme alors cette  douleur avec dureté. Sans réelle pudicité, il capte de violents cris, des visages féminins torturés, des traces de sang sur des vêtements, des jambes écartées, etc. On raconte même que, face à ces représentations, des spectateurs s’évanouissent lors des projections du film à Stockholm.

D’autre part, Bergman filme une souffrance quasi-invisible, un mal-être psychique. Une de ces femmes refuse de reconnaître la beauté de la naissance, une autre perçoit son incapacité à vivre en couple lorsque leur enfant meurt à l’accouchement, une autre encore est ponctuellement prise à de violentes peurs quant à la future naissance de son enfance. Pour chaque personnage, à un moment donné, le merveilleux don de procréation laissera une empreinte amère, ou du moins engendra, à divers degré, une forme de souffrance. Si la vie, à l’origine des douleurs, fait l’objet des principales attentions du film, Bergman y oppose également son inverse. En effet, thème récurrent de la filmographie bergmanienne, la mort est quant à elle aussi omniprésente dans l’œuvre. Elle plane, ici et là, et va ébranler les certitudes de ces trois femmes à un moment ou à un autre de leur séjour. Paradoxalement, Au seuil de la vie ne commence pas avec une naissance, mais au contraire, avec la fausse couche du personnage endossé par Ingrid Thulin, et la mort de l’enfant qu’elle porte. Dès le début, Bergman plante donc ses repères. La confrontation entre ses deux notions paradoxales, la vie d’un côté et la mort de l’autre, livrera de grandes leçons. Le cinéaste rappelle le merveilleux don qu’est la vie. Malgré son pouvoir parfois dévastateur, il reste aussi un objet de fascination. Au lieu de plonger dans un pessimisme anéantissant, Bergman conclu son œuvre sur une image lumineuse et débordante d’espoir : celle d’une jeune femme qui méprisait l’enfant qu’elle portait, mais qui a appris dans cette chambre la valeur inestimable de pouvoir faire naître. Et c’est toute la beauté du film de Bergman qui rejaillit alors lorsque la porte de la maternité se referme, et qui nous rappelle que malgré ses nombreuses parts de difficultés, la vie est belle.

« Au seuil de la vie », d’Ingmar Bergman, est disponible en VOD sur universcine.com

Au seuil de la vie Affiche

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