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[NOTRE AVIS] Charlie’s country : un acteur en état de grâce

Sélectionné à Cannes au Certain regard, Charlie’s Country a permis à son acteur David Gulpilil de rafler le prix du meilleur acteur.

Rolf De Heer est un réalisateur bien singulier. Certains de ses films ont reçus un accueil particulièrement favorable, tel 10 canoës, 150 lances et 3 épouses, ou encore son audacieux premier long métrage Bad Boys Bubby, devenu quasiment culte dans le cinéma underground. A coté de ses relatifs succès, certaines de ses œuvres n’ont par contre jamais été montrées en France, à l’image de The tracker (déjà avec David Gulpilil), ou The king is dead. Les attentes étaient donc légitimement grandes à l’annonce de ce long métrage en compagnie de cet acteur atypique qu’est Gulpilil. Le cinéaste et l’acteur nourrissent une amitié de longue date et le projet du film est né d’une demande vivement assénée par le comédien de tourner avec son réalisateur fétiche. De son côté, le cinéaste, qui se trouvait dans une période où la réalisation d’un métrage n’était pas sa priorité première, s’est lancé dans ce projet pour contribuer à sortir son ami d’une mauvaise passe tandis que celui-ci était en prison. C’est dire si ce film témoigne d’un lien inhabituel entre le metteur en scène, l’acteur principal et le scénario, assez ouvertement influencé par le parcours de Gulpilil.

Charlie, aborigène d’Australie du nord, le poil hirsute et l’œil goguenard, n’aspire à rien d’autre qu’à vivre parmi les siens, dans son pays, sur sa terre. Il ne veut pas être contraint de manger « les cochonneries de blanc », ni épouser leur « culture  de merde ». Il ne cherche qu’à retrouver la paix d’antan, et se mouvoir dans le monde tel qu’il l’entend : chasser, fumer, arpenter les forêts, dans une harmonie la plus grande possibles avec la nature et les éléments. Le film rappelle quelque peu le remarquable premier long de Benh Zeitlin, Les bêtes du sud sauvage, en ceci qu’il épouse un regard profondément naturaliste pour filmer les paysages et faire corps avec eux. Là aussi, les aborigènes doivent luter pour faire perdurer leur mode de vie dans une bien difficile cohabitation où le rapport de force semble démesuré entre les populations primitives et les forces de l’ordre armées, représentantes d’une autorité que ne cesse de vouloir incarner l’homme blanc. Si le film livre une charge sévère contre les gouvernants australiens en laissant subodorer un nauséabond relent de ségrégationnisme, de colonialisme, voir d’esclavagisme patenté, il reste néanmoins concentré sur la destinée de Charlie. Acteur à la présence impressionnante, David Gulpilil campe au cinéma, et ce depuis plus de 40 ans, des rôles d’aborigène, de The Tracker à Australia en passant par Crocodile dundee et le brillant Walkabout. Sa présence, son charisme, sa silhouette nouée et taillée dans le muscle, aimante littéralement la caméra et sait nous faire rire autant que nous émouvoir aux larmes.

Derrière un récit dont on pourrait penser qu’il se laisse guider par les pérégrinations de son personnage principal se cache une mécanique huilée et savamment pensée. Certaines images, au sens presque pieux du terme, sous-tendent le film et reviennent inlassablement. On retrouve par exemple de nombreux plans où Charlie est filmé derrière une grille, des barreaux, un grillage, ou tout autre symbole d’une liberté entravée. L’autre idée fixe de Charlie et sur lequel le film ne cesse de revenir est l’inauguration de l’opéra de Syndey, événement au cours duquel notre héros dansa avec d’autres enfants aborigènes devant la reine d’Angleterre. Le film ne tourne jamais à la démonstration, ou au brulot anti colonialiste. En se gardant bien d’étaler des arguments de façon didactique, Rolf De Heer saisit habilement les paradoxes de Charlie qui, pétri de liberté face au peuple blanc vécu comme castrateur, se souvient néanmoins de cette danse devant la reine d’Angleterre comme d’un souvenir inoubliable. Peut-on trouver, pourtant, symbole plus marquant de l’impérialisme britannique qu’une reine ? Fable universelle qui, si elle s’attache à attirer notre attention sur le peuple aborigène (qui se composent de plus de 300 000 personnes malmenées par les pouvoir australiens), Charlie’s Country n’en reste pas moins un témoignage fort sur la liberté, l’attachement à ses racines et à la nécessaire communion avec la nature. Il est probable que ceux qui goûtent à l’art de Terrence Malick trouveront ici leur compte.

 

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