Cinéma/Flash-Back

[FLASH-BACK] Kids, le cri d’alarme de Larry Clark

Alors que sort aujourd’hui sur les écrans The Smell of Us, le nouveau film de Larry Clark, il nous semblait important de revenir sur la première œuvre du réalisateur, un film choc et sans compromis, Kids.

Kids by Larry Clark, with Rosario Dawson

Il n’a jamais eu froid aux yeux, et n’a jamais hésité à montrer à l’image un portrait brut et sans concessions de la jeunesse contemporaine. Depuis plus de vingt ans, Larry Clark remue les blessures adolescentes. Lorsque Kids, son tout premier film en tant que réalisateur, sort en 95 sur nos écrans, c’est l’électrochoc ! Cette approche extrêmement réaliste d’une jeunesse new-yorkaise traînant dans les rues en quête de sensations, ébranle son public. Reposant sur un scénario brut et âpre, écrit par un certain Harmony Korine (qui n’a alors qu’une vingtaine d’années), Kids laisse bel et bien son spectateur malade, mais provoque également chez ceux qui saisiront pleinement les choix intransigeants de Clark, les réactions escomptées. Cette première œuvre ne faisait que marquer les débuts d’une carrière cinématographique tournant essentiellement autour d’une jeunesse en déroute.

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Et si ce sujet semble si cher au réalisateur, c’est probablement parce que Clark connaît bien ces mômes, ceux qu’il filme de métrages en métrages.. Lui-même, il l’avoue, était un junkie. L’odeur des rues, de la drogue et de la violence, il la connaît bien et il reconnaît même avoir été connu les affres de la prison pendant près de dix-neuf mois. Et puis il a été attiré par la force salvatrice de l’art. D’abord avec la photographie, puisque Clark est avant tout l’auteur d’albums comme Tulsa ou Teenage Lust, où il capturait la jeunesse qui l’entourait. Puis, toujours avec l’ardent désir de continuer à raconter des histoires en images, Clark se tourne vers le cinéma, à un âge tardif certes (il a déjà 51 ans lorsqu’il tourne son premier film), mais avec une grande maturité, et une volonté incorruptible de dépeindre la véritable Amérique, bien éloignée du rêve imaginé. Se tourner ainsi vers l’art a été un choix décisif pour Clark, qui s’exprimait il y a quelques temps en ces termes : « Bien sûr que l’art sauve des vies ! Ça a sauvé la mienne ».

L’artiste consacre donc la totalité de son œuvre, photographique et cinématographique, à saisir la vérité. Kids est sans doute l’un des exemples les plus appropriés pour définir cette quête incessante de véracité. L’œuvre voguant à contre-courant de la culture puritaine Américaine est sans doute l’un des plus grands chocs artistiques des années 90 et exploite sans aucun compromis l’Amérique telle que personne ne semble vouloir la voir. Dans une interview, Clark expliquait la source de ce combat, et ses motivations : « A Tulsa, le patelin où j’ai grandi, tout était hypocrisie. C’était l’Amérique blanche, lisse, sans sexe, ni drogue, ni inceste, ni racisme ni folie. Vaste connerie ! » Depuis ses premiers clichés où il mettait en scène des amis dans des situations de leur propre vie, « celle que tout le monde cachait », Clark « traque [sans cesse] cette même vérité mêlant innocence et destruction ». Lorsqu’on l’accuse alors d’être un voyeur pervers, le cinéaste préfère qualifier son travail de journalistique, et se défend en voulant exhiber une réalité cachée, et ainsi éveiller les consciences somnolentes. Il dira même, sans aucune prétention : « Si Kids peut sauver des vies, tant mieux ! ».

Larry Clark on set of Kids

Les mômes du film sont en quelques sortes abandonnés à eux-mêmes. Leurs parents sont absents. « Ils sont au boulot, divorcés, partis. Ils ont démissionné et l’école, la télé et le multimédia ont pris la relève » explique Larry Clark. Dans cette optique, les adultes ne sont pas, ou quasiment très peu, mis à l’image. Et au fil de certains dialogues, le spectateur comprend alors que le lien reliant ces gosses à leurs proches se ronge progressivement. « Je connais à peine mon vieux » réplique un des personnages du film. La première musique utilisée dans le film d’ailleurs, est quant à elle extrêmement significative et symbolique puisqu’elle a pour titre ‘Daddy never understood’, ou en français ‘Papa ne comprend jamais’.

Dans le script, Korine, qui est alors skateur, s’inspire, dans un souci d’authenticité, de ce qu’il voit autour de lui, c’est-à-dire une jeunesse naufragée et seule, dont l’abord frontal et trash de la sexualité, l’usage de drogues et la violence, ne sont devenus qu’un petit jeu, une routine qui laissera ses traces à l’avenir. Un des thèmes récurrent dans l’œuvre est d’ailleurs la confrontation de ces jeunes à un fléau dont ils n’ont quasiment pas été informés, le SIDA, qui agit invisiblement. Il est donc évident que Kids relève avant tout de la mise en garde, et essaye par le biais du malaise, d’ouvrir les yeux à son public. Le cinéaste rapporte d’ailleurs les réactions des gens à propos du film, lorsque ce dernier sort sur les écrans, en 1995 : « Ce sont des conneries, c’est l’imagination de Larry ». Puis il ajoute : « tout ce que je racontais dans le film s’est ensuite produit dans la réalité ». Aux Etats-Unis, la Motion Picture Association of America ratifie le film comme NC-17, c’est-à-dire qu’il est interdit en salles aux moins de 17 ans. Clark conteste cette décision, en vain. Toutefois, le MPAA recommande au cinéaste de ne pas couper pour autant son film, qui, selon eux-mêmes, perdrait de son impact et de sa force. Bien qu’il reste réservé à un public averti, capable de saisir l’intention de l’artiste, cette réaction était bien entendu la reconnaissance du pouvoir informatif et pédagogique de l’œuvre, évidemment très proche de la réalité.

Justin Pierce, dans Kids

Justin Pierce, dans Kids

Avec le souci de rester fidèle au script d’Harmony Korine, Larry Clark adopte alors une mise en scène adéquate. Kids est parfois filmé proche des visages, mais surtout, il scrute par sa caméra les corps et leur intimité, ce qui, bien évidemment était l’occasion pour les détracteurs du film d’accuser Clark d’user d’une certaine forme de voyeurisme. La caméra, souvent tenue à l’épaule, reste néanmoins toujours mobile, prête à capturer la moindre parcelle de vérité, un peu à la manière d’un documentaire. Pourtant, bien que pouvant sembler parfois trompeur, il s’agit bien là d’une fiction, écrite et préparée méticuleusement, avec pour objectif d’immiscer une forme d’effroi au spectateur. Pour arriver à ces fins, il était donc forcément nécessaire de garder un ton brut et sans ronds de jambe. Aussi, Larry Clark donne le ton dès la première scène, la première image. Et tout au long de l’œuvre, les dialogues trashs s’enchaînent inlassablement, et ne laissent aucune complaisance s’infiltrer.

Il était donc important pour Larry Clark de choisir et de diriger au mieux ses comédiens, qui tournaient tous ici leur premier film. Certains perceront, comme Chloë Sevigny, qui sortait à cette époque avec Harmony Korine, Rosario Dawson, que le cinéaste repère lorsqu’elle était assise sur le perron d’un immeuble ou bien Leo Fitzpatrick, que Clark le choisit dans son film après l’avoir observé faire du skateaboard à New-York. D’autres connaîtront un destin plus sombre, à l’image de Justin Pierce, qui se suicidera en 2000, ou Harold Hunter qui sera emporté par une overdose en 2006. Le choix de Larry Clark paraissait donc parfaitement judicieux. Ses acteurs, sans aucune expérience devant une caméra, étaient pourtant bel et bien capables de pénétrer la peau de leur personnage, peut-être très peu différente de la leur. Le temps d’un tournage, Clark est devenu une oreille attentive à leur maux. « Ils m’ont accepté, et on est devenus amis » déclara-t-il. Le cinéaste aurait même appris à faire du skate lors du tournage, preuve indéniable de l’implication du cinéaste dans son sujet, et de l’excellente communication avec ses acteurs.

Affiche Poster Kids Larry Clark

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